Ouvrages

« Le conquérant de L’empire Imaginaire »- Roman historique
الحافلة رقم : 32
Une année considérable
La transition au Maroc : Le purgatoire
La transition au Maroc
منشورات دفاتر سياسية
اليسار في المغرب الضرورة والتوترات

Nous avons 8 invités et aucun membre en ligne

Compteur de visites

731890
Ajourd'hui
Hier
Cette semaine
Max. par semaine
Ce mois
Mois passé
Depuis le début
117
128
1130
272629
4568
7320
731890

votre IP: 54.81.183.183
Heur du Serveur: 2018-05-27 17:11:34

Chercher dans notre site

Si l’on connaît bien le parcours universitaire et politique d’Abdallah Saaf, professeur  à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Rabat-Agdal et ministre chargé de l'Enseignement secondaire et technique entre 1998 et 2000, on ne le représente pas encore comme écrivain, quand bien même l’un de ses ouvrages sur la transition politique commençait par rappeler son amour pour l’exercice d’écriture, avec de beaux stylos et de beaux papiers. Ses prédispositions ont-elles trouvé une actualisation potentielle dans la réalité sociale avec cette entrée dans le champ? Après le récit «Parcours marocains en Indochine» et le roman «Le conquérant de l’empire imaginaire» paru en 2013 également aux éditions La Croisée des chemins dirigée par Abdelkader Retnani, Abdallah Saaf revient avec «Le secret de la grande avenue», un nouveau roman sur les années de plomb au Maroc et la période de transition politique qui l’a suivie. 


Jibril vient de sortir de prison, après avoir passé dix-sept ans de détention. Il a été enlevé à vingt ans par les services secrets, avant de réapparaître deux ans plus tard dans un lieu d’enfermement officiel et d’être libéré à plus de quarante ans. D’emblée, le roman démarre en inscrivant les années de plomb dans le cadre d’une tragédie antique, semblable à celles chantées par Sophocle ou Euripide : « Pourquoi le pouvoir ressentit-il alors le besoin de procéder sur eux au rituel du sacrifice propre à la grande oppression ? Comment pouvait-il les considérer comme symboliquement indispensables à satisfaire et apaiser les divinités de l’ordre établi, courroucées par la contestation qui se développait à peine ? A la différence de ce qui s’était pratiqué jusque-là, les rites, cette fois, allaient être alimentées de jeunesses bonnes à briser, de chairs à broyer, d’espérances encore vierges, de promesses de vivre à peine écloses, de volonté de créer et d’aimer trop ouvert sur l’avenir». Jibril repense à ces années passées en prison, aux rapports ambivalents avec les autres détenus très vite divisés sur la question de la demande de grâce aux autorités, nommée comme l’écrit Abdallah Saaf « rissalat istiaataf » (lettre d’imploration). Jibril est sorti le dernier de prison, il s’était refusé à suivre cette voie. Cette lettre signifiait pour lui de passer un compromis avec le régime. Il s’était refusé à « mendier sa libération » et avait purgé, contrairement à ses camarades, l’intégralité de sa peine ; c’était sa façon de se venger : laisser des traces dans l’histoire. Son père avait accepté silencieusement sa décision, connaissant l’intransigeance de son fils et se contentant d’être heureux de l’avoir retrouvé en vie. Jibril repense aussi à Zeinab, un amour de jeunesse. Celle-ci avait repris contact avec lui quelques années avant sa libération après avoir mystérieusement disparu pour d’autres raisons que les siennes : « Sa relation avec elle est-elle pour quelque chose dans son engagement désespéré dans la politique ? Il se rappelait que peu après sa disparition, il avait comme foncé tête baissée dans la lutte politique ». Si Jibril rejette toute explication psychanalytique de son engagement militant, conscient des risques de dépolitisation qu’elle implique, il n’en demeure pas moins que ce dernier fait, peut-être comme Pierre Bourdieu à un moment de sa vie, une sorte d’auto-analyse de ses pratiques militantes. Ses diplômes obtenus en détention lui permettent rapidement de travailler à l’université, de donner des cours et de participer à de nombreux colloques à l’étranger. C’est à cette occasion, lors d’un voyage au Liban, qu’il rencontre Fqih Basri, ce fameux révolutionnaire et héros de la résistance contre les colonisateurs, que tout le monde appelle le « Vieux » (ami personnel de l’auteur, comme indiqué aux premières pages du livre). Jibril est fasciné par ce qu’incarne le personnage, rencontré durant ses années militantes mais avec lequel il n’avait jamais eu de proximité. Le roman rend compte de ses actions, des échanges avec Jibril avant sa détention, notamment à Alger, mais en restant dans le domaine littéraire et en ne versant pas dans ces longues diatribes inopportunes, proches de l’essai, qui risqueraient de parasiter inutilement l’histoire racontée. 
La rencontre au Liban avec ce Monsieur, au crépuscule de sa vie, en amènera d’autres, le plus souvent à Paris. C’est là qu’il rencontre un jour une mystérieuse inconnue venue saluer son compagnon alors qu’ils s’apprêtent à déjeuner dans un restaurant de l’avenue Kléber : « Ils étaient à peine assis lorsqu’une dame d’allure relativement jeune avança vers eux. Elle salua le Vieux avec déférence, une déférence qui n’était  pas celle d’une subordonnée vis-à-vis d’un supérieur, mais la relation d’un proche dont il ne réussit pas à déterminer la nature ». Cette femme, avec qui le Vieux n’élève pas la voix, capte son attention. Il se demande qui elle est. Une militante, une amie, une maîtresse ? Il n’ose pas poser la question à Fqih Basri. Les échanges se poursuivent. Jibril assiste à sa volonté de créer une grande coalition – au sens où l’entendrait la philosophe Judith Butler - résistant à l’impérialisme, constituée par des forces subversives du monde arabe allant des jeunes altermondialistes aux islamistes. Il est également témoin de son retour au Maroc, l’accompagne dans sa lutte contre la maladie et apprendra avec douleur son décès. La disparition du Vieux ramène à sa mémoire cette inconnue de l’avenue Kléber. Son visage devient une obsession, une interrogation permanente. Peut-être apprendra-t-il quelque chose de supplémentaire sur son ami ? Il décide de partir à sa recherche, dans un long périple qui le mènera de nouveau au Liban et à Paris mais aussi dans le Sud du Maroc… Si ce roman s’inscrit dans le contexte de ce que l’on appelle «la littérature carcérale», incarnée par des romans tels que «Tazmamart cellule 10» d’Ahmed Marzouki, «Une femme nommée Rachid» de Fatna El Bouih  ou «Le marié» de Salah El Ouadi, il n’est pas écrit par un militant mais un écrivain qui nous livre dans ce roman non seulement une importante reconstitution mémorielle d’une époque troublée, à l’instar du magnifique roman de Mahi Binebine «Le fou du roi», mais aussi l’une des plus belles scènes d’amour, à la fois sensuelle et pudique, que nous ayons pu lire depuis que nous avons commencé notre recherche sur les représentations du genre et de la sexualité dans la littérature marocaine. 

 * EGE Rabat 
(Cercle de littérature contemporaine) 

source : https://www.libe.ma/Le-Vieux-et-la-dame-de-l-avenue-Kleber_a93051.html