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                                                                          Abdallah Saaf

Ce furent des jours qui ne ressemblent pas aux autres que ces jours du  début de l’année 2015. Les  moments difficiles que nous avons vécu autour de l’assassinat de membres de la rédaction  de « Charlie Hebdo » nous ont  ramenés à l’ambiance des  événements chocs comme ceux du 11 septembre, des immenses vagues de colère suscitées par  les caricatures danoises et des propos du pape précédent, de chaque  massacre perpétré par des gens qui se réclament de l’islam, massacres devenus monnaie courante comme par exemple ceux de l’école de Peshawar, les coups horrifiants de Boko Haram, de l’Etat Islamique...

 Les différentes séquences de l’affaire  « Charlie Hebdo »  depuis le début de la décennie jusqu’à aujourd’hui  relevaient d’un registre de second ordre. Elles faisaient figure  jusque là d’épiphonèmes ou d’effets d’événements de plus grande importance..  Les contenus, les tenants et aboutissants, le sens, le contexte, varient bien entendu d’un bloc d’événements à l’autre. Ainsi, force est de constater de sensibles différences de nature, de forme, de fonds entre des manifestations spontanées de la rue de la part  de musulmans ordinaires contre les caricatures danoises, les remous massifs suscités par les propos -recadrés ou rectifiés par la suite, et finalement qualifiés de malentendus- du pape précédent sur le rapport de l’islam à la raison et à la violence, les attentats du 11 septembre, qui sont des  événements planifiés organisés, menés de bout en bout  par une centrale de la violence politique..

La question qui se pose est de savoir s’il y a un lien idéologique, théologique, logique, réel, entre ces séries de faits, et s’il est fondé de les intégrer dans une même problématique,  de les traiter dans une perspective commune de caractéristiques intégrées dans  ce qui est présenté comme des relations rattachées à l’essence même de l’islam,  à la montée considérée comme naturelle de l’extrémisme dans cette religion, à une logique de violence qui lui serait inhérente,  selon nombre d’esprits non forcément malveillants..

Ce n’est pas un hasard si l’épisode de « Charlie Hebdo », lui aussi commandité aussi par un centre, mais événement tout de même local, mené par une cellule militante d’un petit patelin français, ayant ses spécificités..est articulé sur la problématique générale et vaste des droits de l’homme, de la démocratie, de la liberté d’expression opposés aux despotismes orientaux, à l’obscurantisme, à la barbarie..

Le plus frappant pour un spectateur pleinement engagé dans ces événements de janvier, tueries et  répliques incluses,  est le fait que l’événement a dégagé dans un contexte de populisme rampant, d’islamophobie envahissante, quelques dimensions sur lesquelles il convient de s’attarder: le droit à la satire, les argumentaires déclinés pour expliquer ce qui s’est passé, la vaste question de l’islam

 

1/ Du droit à la satire

Ils étaient beaucoup parmi mes connaissances à aimer lire « Charlie Hebdo », attachés à son irrévérence, sa hardiesse, son impertinence. Cependant à  la fin des années 90, et sans doute plus encore après le 11 septembre, ce journal a quelque peu changé en versant dans une  espèce de  néo-conservatisme. Le directeur de la publication de l’époque prenait lui-même position en faveur de la guerre contre l’Irak, et de manière  manifestement habile, s’alignait sur la vision du monde bâtie sur l’hypothétique « choc des civilisations ». Du fait de son obsession nouvelle de l’islam et de son choix de ne représenter les musulmans qu’à travers des personnages grotesques et monstrueux, ce journal ne faisait plus rire nombre de mes amis, musulmans croyants ou faisant partie de la masse des « musulmans sociologiques », voire même ceux d’entre eux qui étaient tout à fait athées. Ces représentations se rapprochaient  d’un genre de dessins et de caricatures qui avait fleuri depuis toujours en Occident, avant et pendant la période coloniale, et même après, représentant Arabes, Noirs et Jaunes  sous les angles les plus ignominieux. De ce point de vue, Il existe aujourd’hui  des anthologies  en quadrichromie fort instructives sur ces images dégradantes, avilissantes  des Maures, des Arabes, des Africains et des Asiatiques collectées au sein de la presse, des médias et du cinéma occidentaux... Production rattachée parfois à la créativité, à la pensée libre, mais que les recherches et analyses de l’orientalisme et de ses fantasmes ont bien mis en relief.  La représentation caricaturale, -ne faudrait-il pas dire souvent raciste ?-  et qui a suscité tant d’émoi  dans une partie de l’opinion publique de la ministre de la justice française n’est pas loin.

Il n’empêche que personne ne peut accepter que l’on meure  pour des dessins.. La tuerie de « Charlie Hebdo » est condamnable car rien ne saurait justifier que l’on tue quelqu’un, même celui qui  vous diffame, insulte, et persévère à vous harceler dans vos convictions au nom des droits de l’homme. Même les provocateurs doivent être protégés contre la violence politique débridée. La liberté d’expression a beau être hargneuse, agressive, méprisante, s’attaquer à une minorité sans pouvoir, elle  ne saurait être attaquée sous quelque prétexte que ce soit. Y porter atteinte   constitue une atteinte à l’esprit.

Il est clair que le droit à la satire sur toute chose, à tout moment peut être  considéré comme un droit absolu. Sans confondre intolérance et blasphème, on peut comprendre également ce dernier comme une pratique importante et ancienne consistant à critiquer un corpus de l’intérieur. A juste titre, la capacité d’autodérision apparait comme une condition sine qua non à la réforme des traditions et des cultures et à leur mise en correspondance avec une réalité, des mœurs et des constructions intellectuelles qui connaissent une évolution pleine de confusions. Son déni peut révéler une incapacité à intérioriser les leviers de la modernisation nécessaire.

Normalement, l’islam,  religion bien installée à l’échelle planétaire avec ses heures de gloire, ses moments historiques forts,  ses promesses civilisationnelles, ses profondeurs démographiques, ses aires géostratégiques, a peu à se préoccuper de dessins aléatoires, quasiment provinciaux, d’un organe en grande difficulté, dont nous mesurons ce que son esprit  peut avoir de salutaire pour le progrès, le notre, et toutes les charges symboliques que son existence signifie.

 

2/ De la marginalisation et des individus.

Au sujet des auteurs des tueries, toutes sortes d’explications ont été fournies depuis les schémas et clichés sécuritaires jusqu’aux explications existentielles les plus hasardeuses…

On est tout d’abord renvoyé à une explication psychologique simple : il s’agirait avant tout  d’enfants de l’Assistance publique, élevés en foyer, ayant grandi sans père ni mère,  ayant connu la prison, ils y ont basculé vers les croyances extrêmes, sont devenus des marginaux, et finalement  des épaves sociales mobilisables dans toutes les dérives plausibles, imaginables depuis la petite et la grande délinquance, les parcours mafieux, l’extrémisme, le terrorisme...  En élargissant l’interrogation aux structures sociales d’ensemble, les auteurs seraient, ainsi qu’il a été soutenu, des Français en dissidence dans leur banlieue, produit de ce phénomène que les politiques vont jusqu’à désigner par l’expression peu banale d’« un apartheid à la française ». Il est à remarquer que cette invocation de l’apartheid peut présager aussi bien du pire que du meilleur. Annonce-t-elle des dispositifs d’exception, le durcissement de la répression des musulmans, leur mise sous tutelle, leur surveillance accrue ?

Je fais suffisamment d’allers et venues en France pour constater depuis longtemps que l’on peut naitre en France et rester un étranger au regard de ceux qui se considèrent comme des Français de souche. Mais de ce point de vue, la raison de l’exclusion est double : cette jeunesse en perdition a été lâchée par le pays d’origine, puisqu’un jour ils ont quitté le pays,  et elle n’est jamais tout à fait intégrée par le pays d’accueil, puisqu’ils yrestent des gens d’ailleurs. Cette éternelle situation d’entre-deux, le fait de n’être ni tout à fait d’ici ni tout à fait de là-bas est évidemment truffé de risques et de dangers.

D’un autre coté, l’événement se situe au-delà d’une vengeance islamiste au regard de l’acte « abominable » aux yeux d’intégristes ; celui de mal représenter le prophète, d’oser en parler avec légèreté, de persévérer dans cet acte, d’insister, de récidiver, puis de rationaliser l’exercice, de s’y maintenir comme dans une ligne éditoriale, et de considérer qu’il s’agit d’une pratique légitime de liberté, et de l’insérer dans une métaphysique des droits de l’homme, voire de l’occidentalité, irréductible aux penchants des sociétés somme toute archaïques...

En sus du fait que comptent les objectifs communs à tous les types de terrorisme, à savoir faire régner la violence et empêcher la réflexion, on ne peut oublier à ce niveau de lecture les stratégies, les tactiques, les répliques d’acteurs ennemis toujours aux aguets, les suites d’engagements du pays théâtre des meurtres dans  six guerres au moins pour le pétrole, les minerais stratégiques et l’influence, en Afghanistan, Cote d’Ivoire, Libye, Mali, Centrafrique, Irak, Syrie..Sans oublier non plus  les dynamiques de développements de l’ennemi intérieur.  Derrière l’acte de la cellule parisienne de militants extrémistes, les responsables centraux cherchaient peut être à aiguiser les contradictions, par exemple forcer  l’immigration à choisir entre déloyauté à une des composantes de l’identité et les impasses de l’intégration.

 

3/ « Le mal serait dans l’islam », ont-ils dit.

Il  me semble que l’on ne peut être que  sidéré par les propos vaporeux et profondément blessants d’un Michel Onfray,-dont par ailleurs chacun des livres suscite de ce coté ci de la Méditerranée un grand intérêt-, passant en revue des versets du Coran qui de son point de vue feraient l’apologie de la violence.  Toutes les conditions seraient réunies pour une dérive mortifère de l’islam. Au cœur de l’émotion suscitée par les  événements de « Charlie Hebdo », ces propos qui se réclament d’une prétendue lecture rationnelle, réaliste, non affective,  de l’état réel des choses islamiques, auraient sidéré nombre de nos philosophes par la quantité d’erreurs, de partis pris dus certainement  à une ignorance déroutante , à la précipitation, au poids des impensés, des clichés, et à la place des préjugés, y compris dans une démarche de philosophe populaire. L’attaque contre l’islam, et non pas une version « déviée » ou même « falsifiée » de l’islam, est symptomatiquement  reliée à une critique de l’antisémitisme qui en émanerait par essence, dont l’une des expressions les plus notoires serait selon lui l’opposition des musulmans à Israël, non reconnaissance et hostilité bizarrement attribuées à l’esprit malin de l’Islam.

L’invention du concept « d’islamo-fascisme » revient peut être, à ma connaissance, à Bernard Henri Lévy, dans un  fameux chapitre d’un livre consacré à la question de  la gauche, « ce cadavre à la renverse ».   Le débat est réduit à des idées somme toutes raccourcies sur l’islam, par définition non progressiste et à ses avatars, en particulier le nationalisme arabe où l’auteur, qui ne cache pas par ailleurs ses sympathies pour le sionisme,  où il reconnait des degrés étonnants d’élans de liberté, de rationalité, de progrès ; dimensions qu’il dénie aux versions nationalistes arabes dans leurs variantes nassériennes,  baathistes ou autres. Le tout est bien entendu relié quelque part à l’islam. Anouar Abdel Malek avait montré jadis dans une recherche devenue une référence classique ce qu’il y avait d’inéquitable, d’injuste dans cette comparaison avec le fascisme et le nazisme. Comme ailleurs, dans d’autres religions, au sein de l’islam, le degré d’élans de liberté, de libération, de volonté de modernisation me semble  important.

Qu’en plus des textes, de l’intérieur même de l’islam, et à partir des comportements ou des pratiques  dont il faut chaque fois examiner le statut, paragraphe par paragraphe, phrase par phrase, mot par mot, attestent d’une certaine collusion entre d’une part les Etats non démocratiques, ou les forces rétrogrades en leur sein,  et d’autre part les théologiens, collusion se traduisant par une lecture du Coran débouchant sur les conclusions les plus patriarcales, les plus antidémocratiques et les plus obscurantistes.  N’empêche que le degré de démocratisation du texte et des attitudes, y compris la démocratisation de la connaissance de cette religion, est plus étendue, plus affirmée  que jamais auparavant..

Un autre argumentaire  a été opposé en cette occasion à l’islam actuel : le fait qu’il serait prisonnier de son passé, à la différence d’autres religions qui auraient effectué leur réforme, ont eu leurs rénovateurs, ont trouvé leur équilibre entre le spirituel et le  temporel. Cette appréciation semble trop générale et reflète peu les évolutions sociales profondes de l’ensemble des pays dits islamiques. Beaucoup de théologiens et même nombre de militances islamistes forcent  le respect en raison de lectures modernes courageuses qu’elles ont opéré sur les vieux corpus, des avancées qu’elles ont pu  inscrire dans les réalités politiques islamiques actuelles,  comprenant bien qu’une religion née comme une réaction contre les maux du temps de l’émergence, se devait pour être cohérente avec  son principe de rester dynamique, productrice de sens, d’intégration et d’ouvertures.

On répète aussi que sous les cieux d’autres religions, la foi reste individuelle et ne sert pas aux croyants de prisme à travers lequel ils voient le monde. Le constat de ce déficit dans l’équilibre entre l’individuel et le collectif veut ignorer les développements des processus d’individuation, l’émergence d’un fait déterminant qui est celui de l’individu en terre d’islam. L’équilibre est en fait plus avancé qu’on ne veut bien le reconnaitre, ainsi que le démontrent entre autres les mutations démographiques qui ont eu cours dans la plupart des pays musulmans. On peut  par ailleurs légitimement s’interroger sur la véritable place  du religieux dans ce qui s’est passé à Paris en ce mois de janvier.

De plus, l’injonction qu’exprime la proposition «  le mal est dans l’islam » parait trop globaliste. Il n’y a pas de Musulman absolu et indifférencié.  On peut paraphraser encore une fois Joseph de Maistre en affirmant qu’il n’y a pas de musulman abstrait, mais des musulmans saoudiens, iraniens, maliens,  sénégalais, égyptiens, etc..

Je n’ai pris conscience de ce qu’était vraiment le racisme qu’en foulant le sol français pour la première en novembre 1972. Le jour même de mon arrivée pour effectuer à Paris des études de troisième cycle.  Je me souviens du choc que j’ai subi ce jour-là. J’ai mis quelque temps pour comprendre qu’il y avait en fait deux France. Face à la France du déni de l’autre, la France rétrograde, provinciale, recroquevillée sur ses crispations, se dressait la France de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, des droits de l’homme, de la raison, des  lumières,  en permanence à l’œuvre, imperturbable..Et je ne perdrai jamais l’espoir dans cette France là et sa capacité dans cette affaire aussi à  faire la juste part des choses.
Aujourd’hui, le contexte est dominé par la  montée, voire le triomphe des populismes,  des valeurs d’un autre temps, celui de l’autre France toujours au travail aussi, et pas très loin de là, sévissent l’islamophobie des Geert Wilders, des Nigel Farage, les mondanités des Tea Party, les manifestations de Pegida en Allemagne qui rappellent les temps nazis, alors que resurgissent les religions politiques « des régénérés », que prospère le sionisme politique, que le BJP indien reprend la main…

 Cela ne serait que l’expression, dit-on, de la grande angoisse de la mondialisation économique, sociale, politique  des  révoltes européennes contre les élites des partis politiques, de l’intelligentsia bien pensante, des médias.  Les conditions sont réunies pour que soit aisée l’incrimination de l’islam le plus visible de tous les risques, un bouc émissaire idéal, surtout lorsque la violence se déploie en son nom.

 On ne peut cependant conclure sans saluer l’endurance, la patience, le comportement exemplaire des Français issus de l’immigration face à des décennies de xénophobie, de campagnes médiatiques incessantes, de provocations permanentes, de conditions de vie dégradées.

                                                             Tanger, le 2 février 2015.