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En Europe, médias, commentateurs, experts en sécurité et terrorisme, analystes, islamologues et autres spécialistes, ont depuis le début souligné de manière répétitive, insistante, et quelque peu expéditive l’identité marocaine des auteurs des attentats terroristes de Barcelone en ce dramatique mois d’août,  mettant en grand relief leur lien avec leur pays d’origine, le Maroc. Selon une dynamique de l’information condensée, ramassée, synthétique, claire au risque de la désinformation,  les auteurs de l’attentat d’origine marocaine, y compris les plus espagnols d’entre eux, sont devenus en fin de parcours tout simplement des Marocains.

 

Au Maroc, presse et réseaux sociaux ont été investis par des réactions étonnantes par leur dureté, exprimant à la fois la honte profondément ressentie par les auteurs de textes nombreux et divers du fait que le Maroc aurait produit de tels monstres. En cette pleine période de vacances, chaînes de T.V, presse écrite, sites, n’ont cessé de diffuser un lourd sentiment de responsabilité et/ou de culpabilité, incriminant au passage l’école, la famille, la société, le rapport à la religion..

Les réactions européennes à l’instar des réactions locales laissaient cependant de côté l’extrême jeunesse des auteurs, leur appartenance à la seconde génération, voire à la troisième génération d’immigrés, que la plupart d’entre eux étaient nés et élevés en Europe. Dans les cas concernés, à une exception près, ils se sont établis en Europe dès leur plus jeune âge, sur la base du regroupement familial. Ils ont foulé le sol européen pour la première fois selon les cas à l’âge de six mois, de 3, 4, 6, 7 ou 8 ans. Les deux plus vieux parmi eux sont arrivés respectivement à l’âge de 10 et 11 ans.

Pour une grande partie de l’opinion publique marocaine – celle-ci existe bien-,  il paraît étrange de voir considérer comme exportation par leur pays de jihadisme, les dérives d’enfants, dont certains sont nés au Maroc, mais qui ont tous grandi en Europe, y ont été élevés, y accumulant des acquis indéniables, mais bien des déficits et des frustrations... En Espagne, les Marocains, de nationalité espagnole, resteraient-ils malgré tout marocains ? La marocanité invoquée renverrait-elle en fin de compte à une affaire de gêne ? Du coup le Maroc serait-il une fabrique pour tueurs fanatiques exportables? Le jihadisme made in Morocco, serait-il une extraversion des maux de la société marocaine ? Quel impact ont les événements nationaux sur les jeunes qui ont élu vie ailleurs ? Les réalités marocaines d’aujourd’hui sont loin de constituer un paradis, mais par les temps qui courent, elles ne constituent pas la pire des situations de la région. On conviendra que l’Etat marocain ne  saurait se dérober à ses obligations envers ses jeunes à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Mais il est évident que le rapport de ces jeunes avec le pays d’origine des parents est aujourd’hui des plus faibles et qu’il dépasse difficilement le niveau de lieu de mémoire et de vacances. Pour les belgo-marocains, les hispano-marocains, les franco-marocains, et autres identités mixtes depuis longtemps en devenir, et la composante sud de leur identité a connu reconfiguration et remodelage, leur vie réelle se situe désormais de l’autre côté de la Méditerranée. Sans oublier qu’à l’ère du numérique, des identités virtuelles se construisent aussi sur les plateformes de la toile.

Le terme de « diaspora » marocaine est très utilisé dans le Maroc actuel et fait l’objet de l’une de ses politiques publiques les plus saillantes. Il semble renvoyer à des contenus différents selon les pays et les contextes. Il sert souvent  de substitut à l’idée de lien national. Celui de « communauté », volontiers utilisé par les extrêmes droites du Vieux Continent,  est autant variable que trompeur. Il suggère faussement l’idée d’un bloc humain compact, unitaire, regroupant des individus soudés les uns aux autres et faisant face à d’autres communautés. L’intérêt pour « l’origine » est lui-même symptomatique du caractère discriminatoire de nombre de lectures de cette catégorie de faits sociaux de l’Europe d’aujourd’hui. Ces regards projetés sur les Européens d’origine étrangère à travers le seul prisme de leur nationalité du départ ou de celle de leurs parents, en principe prohibés par la loi, et la culture moderne des droits de l’homme, en disent déjà long sur ce qu’il advient d’eux en termes d’exclusion dans l’Europe actuelle, dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, dans la vie quotidienne, et déclenche un dérivatif dans des comportements d’incivisme, hors la loi ou dans les engagements religieux plus ou moins pathologiques...

Les jeunes concernés sont les enfants de l’Europe d’aujourd’hui, que celle-ci le veuille ou non, souvent investis par un sentiment d’infériorité, d’indignité, de citoyenneté incomplète, de non intégration, de précarité socio-économique, d’intolérance à leur égard, de racisme ouvert, de communautarisme forcé, et ce dans un contexte où prévaut toujours la crise sociale et identitaire. Paradoxalement aussi, ils savent qu’ils se meuvent dans un milieu où la liberté de culte est assurée, où un soutien à l’auto organisation est accordée, et dans une ambiance où les droits économiques et sociaux ont plus de sens qu’ailleurs, et on ne peut dire honnêtement qu’en Europe ils soient complètement abandonnés.

Les sociétés d’origine ont depuis longtemps « lâché » les premières vagues d’immigrés. Elles ont certes développé durant des décennies des modèles d’encadrement: sont cités comme modèle l’expérience turque et même la marocaine. Ils n’ont pas pu à la longue résister aux vertus dissolvantes des structures, lois, actions et pratiques des sociétés européennes. Ce qui se pratique encore à travers les mobilisations consulaires, nombre d’associations officielles ou officieuses, des enseignants des langues d’origine envoyés depuis le pays, une animation religieuse ponctuellement supervisée, etc.. Cela, autant que les nouvelles tentatives d’encadrement ne sauraient rivaliser avec les institutions et l’Etat de droit des pays européens, qui d’ailleurs les tolèrent de plus en plus difficilement. Les nouvelles tentatives d’encadrement par les pays du Sud semblent aussi vouées à l’inefficacité et à l’échec.

De l’autre côté, il est clair aujourd’hui que les sociétés d’accueil n’ont pas suffisamment pris en charge la descendance des premières vagues d’immigrés. les politiques publiques, privées et communautaires, déployées à cette fin semblent laisser de vastes zones ouvertes aux dérives de toute nature, aux récupérations mafieuses, aux radicalismes déments, aux conversions meurtrières..

Fussent-ils intégrés, pleinement pris en charge rien n’empêchera de soustraire quelques-uns d’entre eux à la radicalisation, fait transfrontalier, traversant les systèmes politiques, les sphères culturelles, de multiples politiques publiques... Les informations disponibles sur les auteurs d’attentats, de nationalité européenne et ayant des liens plus ou moins anciens (première, deuxième, troisième génération) plus ou moins symboliques (nom, prénom), plus ou moins culturels (religions , langues..) avec des pays du Maghreb, comme avec ceux d’ailleurs du Machrek ou de l’Afrique sahélienne, montrent que l’on ne peut tout expliquer par la discrimination et des difficultés d’intégration. Certains auteurs d’attentats ou impliqués dans ceux-ci sont des personnes ayant une certaine réussite sociale, une place dans la société (formation, travail, famille..).

Compte aussi le fait que de longue date, une démarche politique, sociale, culturelle de l’Etat Islamique semble s’être affirmée , consistant à mobiliser ses cadres, formels ou non, ayant des origines dans les mêmes aires géographiques et culturelles, dotée de capacités considérables de repérage et d’embrigadement, dans la logique de faire prendre conscience au public concerné de « leur situation de classe » comme disaient jadis les marxistes, ou de « communauté » comme disent aujourd’hui les islamistes radicaux, et de leur appartenance à celle-ci, et par là de leur non appartenance à la communauté européenne.

 

Abdallah Saaf

Professeur de sciences politiques, Université de Rabat

Directeur du Centre des Etudes et Recherches en Sciences Sociales