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Abdallah SAAF

Interroger un espace comme celui de la « Tricontinentale atlantique », du point de vue de l’ identité, du socle culturel, des valeurs communes, peut paraître prématuré et laisser sceptique alors que, à peine délimité, il fait encore l’objet de définitions premières. Certes une grande partie de l’interrogation renvoie à l’histoire, à la culture, aux représentations, mais une perspective d’ensemble sur les valeurs plausibles de la région suppose que la configuration de cet espace a déjà pris forme, ce qui n’est pas encore le cas.

 

Avant même l’exploration de la configuration de la zone et l’identification des intérêts qui la commandent, le nouveau projet atlantiste s’énonce entre contraintes objectives et postures prescriptives.

Une première approche peut consister à considérer les valeurs de l’Atlantique comme étant probablement des valeurs universelles, dont le contenu peut être spécifié à travers un lexique a priori fort riche : équité responsabilité, transparence, gouvernance, dignité, droits de la personne, démocratie, Etat de droit.. Il est possible de considérer qu’une zone comme celle-ci ne peut se baser que sur de telles valeurs universelles. Et de fait, la nature des Etats riverains semble favoriser la méthode universaliste.

Une seconde approche pourrait consister à partir de ce qui est propre à la région, sur la base du mot d’ordre d’ « assumer le passé afin d’aller vers l’avenir », en privilégiant la thèse du pluralisme fécond des valeurs, de leur diversité enrichissante, et en partant également de rapports objectifs, de postures situées avec des contenus historiques concrets.

Les deux manières de procéder ne sont pas contradictoires et peuvent se compléter. En convenant que le destin de la zone atlantique ne peut être que naturellement fondé sur le principe de l’ universalité,  comment alors l’écrire dans l’histoire concrète des composantes de la région ?

1. Il n’y a aucun intérêt véritable à opposer les différentes figures de l’atlantisme, si ce n’est du point de vue méthodologique, afin de situer et de mieux identifier le projet de la tricontinentale atlantique.

L’atlantisme de type ancien s’exprimait en termes de blocs, de postures politiques, économique, militaire, financière, avec des agendas communs ou en divergence relative entre ses membres...Il était globalement porté par une logique de puissance et de suprématie. Des deux côtés de l'Atlantique, le vieil atlantisme d’ après-guerre avait permis d’ouvrir de nouvelles perspectives sur la construction de la "communauté atlantique" entreprise dès la Seconde Guerre mondiale et depuis le début des années de la guerre froide.

L'histoire diplomatique et culturelle, la bataille des idées, font apparaître l’atlantisme comme un solide fondement idéologique à la communauté de sécurité de l'Amérique du Nord et aux nations européennes qui ont pris forme dans les années 1940. L'idée d'une communauté transatlantique, fondée sur des histoires, des valeurs et des institutions politiques et économiques a sans doute contribué à la création de l'Alliance atlantique, et en partie à sa persistance même après la Guerre froide.

Dans le même temps, de nouvelles perspectives faisant valoir l'émergence de l'idée de «communauté atlantique» avec de profondes évolutions dans les relations transatlantiques ont été relevées (1). En fait, l’atlantisme d’après la Seconde Guerre mondiale apparaît comme le résultat de la redéfinition de «l'Occident» en raison de la montée des États-Unis et du déclin de l'Europe sur la scène internationale au cours de la première moitié du XXe siècle.

La dimension géopolitique du vieil atlantisme renvoie au plan de l’histoire  et de la géographie, et désigne le secteur occidental de la civilisation mondiale. Du point de vue militaro- stratégique, il identifie les pays membres de l’OTAN et pendant longtemps en premier lieu les Etats-Unis.
D’un point de vue culturel, il s’ identifie dans ce qu’il appelait les valeurs judéo-chrétiennes, se présente toujours sous les habits du libéralisme et renvoie au réseau d’information unifié créé par les empires médiatiques occidentaux. Sous l’angle social, le terme atlantisme définit un «système du marché », proclamé comme absolu et ne reconnaissant aucune autre forme d’organisation de la vie économique.

Les atlantistes sont lesdirigeants de la civilisation occidentale et leurs soutiens actifs dans d’autres parties de la planète visent à mettre le monde sous son hégémonie et à imposer les stéréotypes sociaux, économiques et culturels de la civilisation occidentale au reste de l’humanité.

Les atlantistes sont les maîtres d’un nouvel ordre mondial, constamment renouvelé, un système mondial sans précédent, profitant à une partie seulement de la population de la planète.

A la différence de l’ancien, celui impliquant aujourd’hui l’ensemble des riverains tente de donner une portée humaine aux ambitions des composantes de la région, de sortir des voies épuisées, de capitaliser sur le positif. L’atlantisme recherché, de type nouveau, se distingue de l’ancien en ce que d’abord il tente d’explorer ce qui n’a pas été exploré, ce patrimoine à contenu humaniste commun non investi. Il se définit comme un projet de construction d’une communauté dynamique avec des enjeux ouverts. Cela dès le départ nous met en garde contre les attitudes et automatismes de « sécuritisation » prévalant dans ces circonstances chaque fois qu’il s’agit de définir une région de nature stratégique.

De toute évidence, il s’agit d’une valeur ajoutée marquant un élargissement des échanges et des dialogues limités jusque-là aux relations entre l’Europe et les Etats-Unis ; elle exprime cette nécessité de nouvelles coopérations adaptées aux nouveaux concepts géographiques comportant des effets directs sur les rapports interreligieux et interculturels.

Rien au départ ne semble inciter à convertir son équation en un problème de sécurité. Il convient de se méfier des réponses sécuritaires, militaires, de nature diverse, opposées aux défis d’une zone qui n’existe pas encore. A l’inverse le triangle peut s’avérer propice pour des agendas posant les questions de la drogue, de la criminalité organisée, des trafics d’armes, de la lutte contre les pandémies, du changement climatique, de l’environnement…

2. Parler d’identité du projet de la zone concernée revient à parler aussi de faits historiques avérés. Ainsi comprend-on la réhabilitation des apports culturels des différentes populations qui ont investi les deux côtés de l’Atlantique depuis les catégories dominantes jusqu’aux  marginalités ethniques, économiques, de l’éloge de la diversité culturelle à la stigmatisation raciale, de l’hégémonie culturelle et politique jusqu’à l’invisibilité. Il s’agit essentiellement de faits d’identité, d’ethnicité, de culture.

Ainsi, les constructions de l’afro-américain ou du luso-ibérique constituent des figures centrales de ces faits identitaires multiséculaires.

Au-delà de l’afrocentrisme, de l’eurocentrisme, de l’américanisme de l’ identité caraïbe et leurs contraires, au-delà de l’ethnicité et de la nationalité, le nouveau et l’inobservé retiennent l’ attention. Derrière les expressions culturelles anglo-saxonnes, luso-ibériques et les  productions culturelles africaines en Afrique et en Amérique se profilent des éléments d’une culture que l’on peut définir comme transatlantique …

La double conscience incarnée par des productions intellectuelles, littéraires et artistiques, ainsi que l’envergure de figures littéraires et artistiques comme W.E.B Du Bois, Richard Wright, Toni Morrison, et d’autres témoignent de l’importance de ce travail de reconstruction identitaire. Il s’agit de perspectives centrées sur l’hybridité et la mixité des références identitaires, les recherches sur les apports, les interférences, les métissages et les flux culturels, la construction de l’ afro-américain entre les prescriptions de l’ethnicité, du rapport maître-esclave, l’ordre colonial et les ordres « marrons ».(2).

On est frappé par la densité du mouvement des fora, symposiums, colloques, conférences, rencontres académiques entre acteurs de nature diverse sur les flux entre les deux rives, sur une variété de thèmes : chants, religion, culture, alimentation, structures sociales, métissages des sociétés, même in la voie de l’esclavage. L’espace atlantiste dans le sens défini ici apparaît comme l’un des lieux les plus élaborés en termes de rencontres, d’interférences, de convergences, d’influences. (3)

3. Ledit espace est également traversé par une culture politique vivante. Les aspirations toujours présentes de l’atlantisme de type nouveau depuis la Tricontinentale de la Havane et de Ben Barka, du non-alignement, sont dans les faits, portés aujourd’hui par nombre d’espaces de rencontres, de dialogues, d’échanges, de sommets, institutionnels ou informels et de forums sociaux mondiaux qui ont trouvé dans la zone leur lieu privilégié d’ expression. (4)

Les renaissances sous des formes variées de la Tricontinentale sont la preuve de la persistance de l’habitus tricontinental.  Bandoeng n’est pas le seul fait de la Tricontinentale mais reste témoin des aspirations des ères de la décolonisation. Il n’aurait pas été ce qu’il a été sans cette polarité particulière que lui a assuré l’espace transatlantique. Le non-alignement, la création de la CNUCED en 1964, les orientations anti- impérialistes, antiracistes, anti-apartheid s’inscrivent sur la même ligne (CEPAL, OSPAAL, OLAS).

L’une des idées fortes de la culture internationale contemporaine a trouvé son assise dans ce tricontinentalisme. Il s’agit de cette idée selon laquelle le problème ne serait pas dans les relations Est-Ouest, ni dans la coexistence Sud-Sud, mais dans les rapports Nord-Sud, en dépit de l’échec du front tricontinental en 1966 à la Havane.

Tous les corpus des grandes normes contemporaines ont été construits sur ce travail d’interactions tricontinentales : les indépendances nationales, les générations des droits de l’homme, le droit international économique…

Cependant, d’autres dimensions ont structuré la zone : les programme d’ajustement structurel, les transitions démocratiques, la société civile, les modèles de gestion sociale, les décennies de développement, les approches développementalistes…

Une série de faits ponctue donc culturellement ce grand espace multiculturel, politique, stratégique. De nombreux acteurs invoquent de fait l’héritage multiculturel transatlantique. L’espace tricontinental atlantique produit du sens même s’il n’est pas encore formalisé et au stade actuel, on peut identifier les flux. L’identification de la zone prime mais on n’y part pas de zéro.

4. Actuellement, l’identité régionale des riverains se heurte à la crise, à ses retombées et à la possibilité de faire émerger une nouvelle culture politique. Les perceptions de la crise varient : Est-elle structurelle et de ce fait constitue-t-elle une rupture au cœur du système capitaliste ? Est-ce le fait de l’effondrement du système financier ou simplement le résultat d’actions critiquables ou les effets dévastateurs d’une gouvernance aléatoire ?...

Au simple énoncé de l’idée de la tricontinentale atlantique, un lexique se forge soulignant les conditions de transparence et de responsabilisation, la recherche de nouvelles régulations des marchés, l’association des acteurs non-étatiques aux décisions à l’échelle nationale, régionale et internationale, la préoccupation de définir un cadre méthodologique, des outils pour des dialogues de type nouveau.

Cet espace a déjà constitué un lieu privilégié d’expériences remarquables touchant aux grandes questions de gouvernance, de culture étatiste entre les faillites de l’Etat et l’appel à sa refondation, de politiques sociales.

Il a aussi joué un rôle clé dans la production de textes à valeur juridique restée indéterminée, mais devenus dans le feu de l’action des normes morales qui comptent et structurent les comportements dans le monde d’aujourd’hui. S’il a déjà été fortement présent dans de grands chantiers internationaux, pourquoi ne le serait-il pas davantage dans les circonstances actuelles, en particulier dans la diffusion d’une culture politique nouvelle ?

Les innovations projetées restent liées aux circonstances spécifiques à chaque acteur. La convergence vers les meilleures pratiques reste une voie prometteuse pour une gouvernance globale accomplie à l’échelle de l’espace atlantique. Des règles élaborées dans un cadre multilatéral peuvent stimuler des espaces intercontinentaux qui sont les mieux à même d’ exprimer les grandes possibilités de convergence et de solidarité et de prendre en charge les spécificités. Une telle gouvernance globale maîtrisée peut s’alimenter et s’enrichir des expériences régionales les plus diversifiées.

 

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Notes

1) Brooke John: «L’Atlantique Nord Culture Wars, Review in American History» volume 28, Numéro 3, Septembre 2000, pp.351-359, The Johns Hopkins University Press.

2) Gilroy Paul: «The Black Atlantic: Modernity and Double-consciousness » 2000

3) Descola (Philippe) et Michel (Izard), 1991, « Les recherches sur l’Amérique », in P. Bonte et M. Izard, eds, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Presses Universitaires de France, Paris, pp49-53. Voir aussi Bastide (Roger), 1996, « Les Amériques noires », l’Harmattan, Paris. Du même Bastide Roger, 1969, « Etat actuel et perspectives d’ avenir des recherches afro-américaines », Journal de la Société des Américanistes, LVIII, pp7-29. Roger Bastide établissait une différence de fond entre les recherches afro-américaines en Amérique anglo-saxonne et en Amérique latine, en distinguant entre les travaux des sociologues et des économistes qui prennent en charge le problème noir et les études anthropologiques qui se concentrent sur les survivances africaines.

Voir également Capone (Stefania) « A propos des notions de globalisation et transnationalisation », Civilisations, LI(1-2), numéro spécial « Religions transnationales »,pp9- 22,Bruxelles

De Mintz Sydney et Richard Price, 1992, «The birth of African-American culture : an anthropological perspective» Beacon Press, Bosto

De  Anne-Marie Losonczy, « Marrons, colons, contrebandiers. Réseaux transversaux et configuration métisse sur la côte caraïbe colombienne (Dibulla) », Journal de la Société des Américanistes, 2002, 88, pp.179- 201.

(4) La thématique de la solidarité internationaliste entre l’Europe les Amériques et l’Afrique a été et continue d’être très fertile en littérature.